Lampedusa, l'île aux migrants invisibles
Dernière terre européenne face à l'Afrique l'île de Lampedusa en Italie est le lieu de débarquement des migrants qui prennent tous les risques pour traverser la Méditerranée. Mais alors qu'ils continuent d'y arriver par centaines, ils disparaissent vite des regards
« Vous les voyez où les migrants ? Il n’y a pas de migrants ici »… Sur la via Roma noire de monde en cette fin septembre, la commerçante sourit de satisfaction derrière son étal de céramiques et de bimbeloteries pour touristes. Les affaires vont bien à Lampedusa, merci !
L’île n’a pas trop souffert de la crise sanitaire. Elle est même devenue la destination privilégiée de la classe moyenne italienne, celle du nord de la botte, qui massivement vient ici rechercher un soleil généreux. Aucune tracasserie administrative n’en limite l’accès, à condition d’avoir son « green pass » en règle avant d’embarquer dans l’avion ou le ferry.
Le tourisme de masse bat son plein à Lampedusa, totalement démasqué, défiant des équilibres forcément fragiles sur ce bout de caillou, très au sud de l’Europe, aride à n’en plus pouvoir.
L’eau par exemple. Comment faire pour approvisionner une population qui passe de 6 500 habitants l’hiver à près de 60 000 l’été ? L’unité de dessalinisation n’y suffit pas. On importe le précieux liquide de la Sicile par tankers et à grands frais.
Autre souci, majeur dans ce paysage tabulaire de vingt kilomètres-carrés où il n’y a pas même un arbre pour rompre la monotonie pierreuse : la pollution visuelle. Elle est partout : papiers gras, poubelles éventrées, sacs en plastique accrochés aux épineux.
Lampedusa souffre d’invasion touristique mais rares sont ceux qui s'en plaignent tant la manne économique qu'elle procure est vitale. Sur l'île, c'est une migration contre une autre : migration du nord contre migration du sud ; migration qui débarque des avions de la Danish Air Transport (*), des ferries de la Siremar contre migration sortie des antres des barcasses, passée entre les doigts de la mort, entre les griffes de la mer. Celle-ci n'a plus droit de cité.
Et donc on ne les voit pas ces migrants sub sahariens ou tunisiens qui pourtant arrivent en nombre. En juillet l’île a même battu des records : plus de quatre mille débarquements, huit-cent-soixante-quinze le 29 du mois en l’espace de 24 heures selon le site Infomigrants.
Il est révolu le temps où on les croisait par groupes dans les rues, où Don Carmelo La Magre, curé de l’île installait sur le parvis de l’église San Gerlando un espace wifi gratuit avec bornes de rechargement.
Où sont-ils alors et surtout qu’en fait-on sur ce poste avancé de l’Europe à une centaine de kilomètres de la Tunisie, trois-cents de la Libye?
Par la via Camenori on s’engage sur une route au goudron lépreux qui serpente au fond d’une ravine. Au bout d’un petit kilomètre, impossible d’aller plus loin. La route butte sur des grilles, celle du hotspot où les migrants disparaissent du paysage.
Devant les grilles, derrière les grilles, une bonne dizaine de véhicules bleus des carabinieri stationnent. Ici on ne lésine pas sur les moyens pour rendre étanche un centre de rétention qui ne l’a pas toujours été, pour confiner dans une promiscuité que l’on devine à haute densité, ceux qui sont venus frapper à la porte de l’Europe.
Prévu pour deux-cent-cinquante personnes, le hotspot en accueille régulièrement plus de mille, mille-quatre-cents au plus fort de l’été, mais qui le sait, qui le voit ? Seuls les militants de Mediterranean Hope, la petite ONG locale issue de la fédération des églises évangélistes, fait les comptes et les publie.
A Lampedusa comme ailleurs, l’Italie, pays de premier accueil, gère le flux migratoire comme elle peut mais ici, peut-être plus que partout ailleurs, dans une grande discrétion.
La première escale européenne des migrants est devenue un sas parfaitement étanche, officiellement pour raison de covid mais sans doute aussi pour ne pas faire tâche sur la carte postale des vacances dans cette île où les scores de la « Legua », le parti xénophobe de Salvini, ont monté en flèche ces dernières années.
Quand ils débarquent sur le molo Favarolo totalement militarisé, ils sont immédiatement poussés vers des bus. Les bénévoles de Mediterranean Hope, prévenus des arrivées par des indiscrétions et tolérés en bout de quai, ont tout juste le temps de distribuer à la sauvette quelques vêtements, des couvertures, des jouets pour les gosses que les bus démarrent déjà, direction le hotspot.
Dans quelques jours ils rejoindront la grande île, placés en quarantaine sur les ferries de la compagnie génoise GNV qui viennent les récupérer à l’embarcadère de la cala Pisana, à deux pas des parasols.
Ni vus, ni connus, buon lavoro…
« Vous le voyez où les migrants ? Il n’y a pas de migrants ici », répète la commerçante de la via Roma.
Faute de les avoir rencontrés, ces candidats à l’exil, j'ai parcouru les étapes qui jalonnent l’histoire migratoire de l’île.
À commencer par la porte de l’Europe. Une porte difficile à trouver parce que mal indiquée. A force de tâtonnements je découvre la rampe qui, depuis le vieux port, permet d’accéder au bout des pistes de l’aéroport puis de prendre la direction de la Cala Francese en longeant ces pistes.
Le monument est là, dressé au dessus de la mer qui ce matin est de méchante humeur. La porte, imaginée par l’artiste italien Mimmo Paladino et inaugurée le 28 juin 2008, est largement ouverte face à l’Afrique même si elle est un peu encombrée aujourd’hui par l’échafaudage d’une équipe d’artisans occupés à redonner du lustre aux céramiques réfractaires et à la pierre de lave. Largement ouverte !… une bien curieuse figure de style quand on sait tous les efforts que déploient les états européens pour verrouiller cette frontière maritime qui court sur les vagues d’acier. Elle dit pourtant l’essentiel avec ses bas-reliefs faits de mains qui se tendent, de souliers abandonnés, d’écuelles et de chapeaux.
Elle dit que cette île ne tourne pas le dos au continent d’en face, qu’il y a ici, sur cette terre de marins, une tradition d’accueil et de solidarité. Que les restaurateurs de la Via Roma ont préparé des couscous géants et des frittas plantureuses quand les jeunes tunisiens débarquaient par milliers pendant l’hiver 2011 aux premières heures de la révolution du Jasmin.
Elle dit que, lors de la terrible nuit du 3 au 4 octobre 2013, quand une barcasse venant de Libye, surchargée et en proie aux flammes, sombra à quelques encablures de l’île aux lapins, tout le monde se mobilisa pour sauver les survivants et sortir de l’eau les corps des trois-cent-soixante-six victimes.
Elle dit tout cela, la Porte de l’Europe mais pour l’affirmer avec force aux quelques touristes qui passent sans savoir, elle aura besoin de bien plus qu’un simple lifting !
L’Ile aux lapins, Isola dei Conigli : c’est ma deuxième étape. Il est midi un peu passé quand j'y arrive après un bref arrêt au jardin de la mémoire où, aux lendemains du drame d'octobre, on planta, dans l’aridité de cette corniche à la verticale des flots, trois-cent-soixante-six plantes méditerranéennes. Trois-cent-soixante-six plantes pour autant d’âmes englouties ; trois-cent-soixante-six plantes dont la plupart, huit ans après, n’ont pas résisté à l’hostilité du climat.
Je savais que la plage de l’Isola dei Conigli, était l’un des spots les plus réputés du tourisme en Sicile et je redoutais ce que j'allais y trouver.
Le sanctuaire des premiers jours qui suivirent le naufrage est, ce matin, à saturation de touristes. Le long de la route qui ceinture l’île, des dizaines de scooters et de voitures stationnent sur les parkings payants. Dans les eaux cristallines qui recueillirent les gerbes de la mémoire dont celle du pape François, on se livre au snorkeling, au paddle. On se prélasse sur les bains de soleil des plagistes. Ceux dont le budget des vacances est trop serré pour s’autoriser le restaurant, pique-niquent, assis en rangs compacts, sur des murettes de pierres sèches.
Le drame, mais quel drame ? Le peuple des vacances n’est pas d’humeur à ressasser les vieilles histoires. Le drame serait que la crème à bronzer vienne à faire défaut sous ce soleil de plomb !
Je m'enfuis de l’Isola dei Conigli, bouche amère, tourmenté par ces questions :
Quelle responsabilité avons nous, citoyens européens, dans la répétition des drames méditerranéens ?
Le cynisme des États n’est-il pas une façon de répondre à cette insouciance aussi ouvertement revendiquée sur les lieux du martyre ?
Les politiques qui visent à rendre étanche la frontière maritime de l’Europe, à déléguer à la Libye, pays en plein chaos, le contrôle de cette frontière, ne trouvent-elles pas une forme de justification sur les plages de l’Ile aux lapins ?
Retour dans le bourg à la recherche du cimetière des épaves. J'apprends qu’il a disparu, qu’on ne stocke plus la triste armada des « pateras » saisies par la Guardia di Finanza, sur le terre plein qui jouxte le stade de foot au fond de l’anse de la Salina. On ne supportait plus de voir le piètre témoignage de ces traversées réussies. Aujourd’hui, les épaves sont rapidement amenées sur le terrain militaire du Capo Ponente, pointe extrême de l’île, où elles sont brûlées.
Alors je me suis mis à chercher sur les quais du vieux port puis dans les parages du molo Favarolo et j'ai rapidement trouvé.
Cette barque bleue d’abord, en bois, longue d’une vingtaine de mètres. Elle est coincée entre deux chalutiers déglingués dont l’un porte une immatriculation en arabe.
La barque n’a pas de cabine. Deux ouvertures sur le pont donnent accès à la cale où se trouve le moteur. Une barre franche très sommaire servait à la manœuvre. Des vêtements, jeans, teeshirts, des baskets, jonchent le pont et le fond de cale mais aussi de nombreuses bouteilles d’eau, vides.
On imagine le calvaire de la traversée sous les morsures du soleil ou dans la pénombre du deuxième pont.
On imagine le bruit du moteur, les vapeurs toxiques de l’échappement, la promiscuité de plus en plus insupportable au fur et à mesure que l’angoisse monte. On sent les odeurs de la peur, celle de la pisse, des vomissements.
Il y avait cinq-cent-cinquante personnes sur et dans la barque, m'assure un passant.
Cinq-cent-cinquante candidats à l’exil, abandonnés en haute mer.
Hier, je l’ai survolée, cette immensité, entre Lampedusa, la Tunisie et la Libye. A mille pieds au-dessus des flots à deux heures de vol de la première terre soit plusieurs jours de mer pour une barque de vingt mètres surchargée et donc peu manœuvrante, l’espace maritime confine à l’infini. Il est vide sur des milles, vide jusqu’à la limite de visibilité des jumelles quelque soit l’azimut visé.
Rétrospectivement je mesure le risque inouï qu’ont pris ces passagers. Le risque de ne pas arriver, de se perdre en mer, le risque d’une panne moteur, d’une errance jusqu’à l’épuisement, jusqu’au dernier souffle de vie du dernier des cinq-cent-cinquante.
Hier toujours, après avoir cherché longtemps, en vain, une barque de ce type signalée disparue, j’ai mesuré l’ineptie de la théorie de l’appel d’air qui rend les ONG de sauvetage responsables des départs. Sans moyen de navigation, avec une simple barre franche, comment tenir un cap ? Comment corriger la dérive ? Comment être persuadé qu’il y aura toujours quelqu’un dans l’immensité pour vous localiser et venir à votre aide ?
Plus loin sur le port, c’est un radeau gonflable qui a été saisi, l’un de ces « rubber boat » qui peuvent embarquer plus d’une centaine de personnes. Celui-ci a dû être intercepté très loin au large car toucher les côtes de Lampedusa avec ce type d’engin relève de la gageure. Il y a aussi cette petite coquille de noix récupérée par la Guardia di Finanza le 25 août dernier comme l’indique l’inscription à la bombe à peinture sur le tableau avant.
Lampedusa veut panser les plaies de la migration, cacher ses cicatrices et ne montrer que sa peau bronzée par le soleil de l’été mais elle y parvient mal.
Le seul endroit où l’île assume cette part de son histoire, dignement, c’est le cimetière. Un cimetière aux tombes comme des monuments, un cimetière qui raconte ces femmes, ces hommes qui participèrent à la vie de cette terre des confins siciliens. Parmi eux beaucoup de pêcheurs, de navigateurs. Ils s’affichent sur de grands médaillons funéraires, défiant le temps et l’oubli.
Le cimetière nous parle d’une communauté soudée qui pourtant sait faire une place à l’étranger.
Sur les murs de l’enceinte, une plaque apposée par la commune de Lampedusa-Linosa présente un dessin que je retrouverai à plusieurs reprises à l’intérieur : une vague stylisée surmontée d’une plume. A la base de la vague, un fil de fer barbelé et ces mots, simples mais violents qui expliquent : « Cette mer qui nous entoure (…) n’est pas seulement faite de vagues. Elle est faite aussi de fer et d'acier et d’une frontière qui tue, voulue par les lois des hommes. C'est une mer barbelée dans laquelle les plumes de la liberté restent à jamais empêtrées, perdant souffle et mémoire. Ce symbole que vous trouverez sur les tombes représente ceux qui, ces dernières années, ont trouvé une demeure éternelle dans cette terre traversant la frontière de l’injustice ».
C’est l’autre rive de l’île. Celle des couscous géants et des frittas plantureuses offerts aux jeunes tunisiens lors de la grande migration des printemps arabes, celle de la chaîne de solidarité pendant la nuit du drame d'octobre 2013. Le cimetière de Lampedusa entretient la mémoire, donne des noms, des âges, livre des histoires en faisant une place aux suppliciés de la mer, en leur offrant quelques arpents de terre profonde sur ce rocher où elle est si peu fertile.
Il y a d’abord le carré des anonymes surmonté d’une étrave de barque confectionnée par un charpentier à la demande de mères de victimes. Une plaque indique qu’en ce lieu repose des musulmans, des catholiques, des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, tous migrants morts en mer à la recherche de la liberté. On n'a pas su que mettre sur les tumulus de terre, alors on y a placé des croix, par habitude. Un même Dieu donné en partage.
Suivent ces mots de l’écrivain Cesare Pavese : « Quel monde se trouve au-delà de cette mer ? Je ne sais pas mais chaque mer a un autre rivage. J’arriverai ».
Au carré des anonymes, on trouve pourtant une plaque avec un prénom, un nom et deux dates : celle de la naissance, celle de la mort en Méditerranée. C’est, ainsi résumée, la courte histoire de Yussuf Ali Kanneh, né en Libye le 26 avril 2020 et dont la vie cessa au large le 11 novembre de la même année. « Pourquoi si tôt, mon enfant ! » Ont écrit ses parents au-dessus de la photo du bébé : terrible cri de douleur qui glace le visiteur bien plus que les statistiques de l’hécatombe.
Et puis, au hasard des allées, voici le lieu où repose Eze Chidi ou Ezequiel, un nigérian de 36 ans trouvé mort, ainsi qu’un jeune d’une vingtaine d’années, sur une barque à bord de laquelle se trouvaient cinquante-trois migrants épuisés. C’était à l’aube du 21 janvier 2009 aux abords de la cala Pisana.
Ailleurs, ce récit qui surmonte la sépulture de six inconnus : ils sont morts par asphyxie avec dix-neuf autres personnes dans la cale d’un bateau de pêche qui transportait deux-cent-soixante et onze naufragés dont trente-six femmes et vingt-et-un enfants. L’embarcation avait été secourue par deux unités des gardes-côtes a un mille de Lampedusa alors que le moteur venait de tomber en panne. La date : 1 août 2011.
Le soleil décline sur les tombes blanches. Le vent du nord-est s’est levé, tempérant l’atmosphère. Je soulève un bouquet de fenouil qui couvre cette autre plaque frappée aux armes de la commune de Lampedusa-Linosa.
Ester Ada, originaire du Nigéria, avait 18 ans quand on débarqua son corps d’un cargo turc. Le navire se rendait en Tunisie lorsqu’il croisa la route d’une embarcation en perdition. Dans une mer difficile son équipage parvint à porter secours à cent cinquante trois migrants mais il était déjà trop tard pour Ada.
Ce jour-là, le 16 avril 2009, le commandant du cargo demande un port sûr à Malte, puis à l’Italie. Pas de réponse. Commence alors une interminable attente à vingt-cinq milles de Lampedusa. Elle va durer quatre jours. Quatre jours pendant lesquels les deux pays se renvoient l’accueil des naufragés. L’Italie finit par accepter leur débarquement sur l’île. Ester Ada trouve enfin le repos.
Finalement je les aurais rencontrés, ces migrants de Lampedusa. Evidemment pas ceux qui ont disparu derrière les murs du hotspot.
Les migrants que j'ai trouvés sont ceux que je porte en moi, que nous portons tous en nous, migrants de toujours, migrants nés avec l'humanité, ceux que rien n'empêchera d'avancer vers un monde meilleur.
Rien, pas même la mer de tous les périls.
Rendons cette mer moins périlleuse.
Avançons avec eux vers ce monde meilleur.
(*) C'est une compagnie danoise qui a le monopole de la desserte aérienne de l'île.



















Terrible et magnifique à la fois
RépondreSupprimerJean Pierre ce texte est bouleversant et c’est un témoignage important pour celles et ceux qui ne veulent pas voir la réalité en face
Merci
Confrère
laurent